Textes

Entre orient et occident. Peut-on voir la nature en peinture ?

Empruntant aux "figures" de la tradition chinoise et travaillant à la décomposition et à la recomposition de particules minimales l'œuvre de Maurice Maillard conjure la figuration et nous livre de façon discrète et inattendue une peinture de l'intensité émotive. Ses œuvres provoquent cette décharge d'intensités, de forces retenues qui nous signale un art véritable.
De quelle expérience ces traces de contemplation nous parviennent-elles ? Des grains, des traits, des taches qui manquent à faire signe mais, dans le rapport où il les maintient fermement, Maurice Maillard crée une allusion à une émotion enfouie. Une illusion de forêt, de nuages, de végétation qui résiste à notre regard, s'efface même comme dans un rêve de défunt inaccessible. Réminiscence impossible de la vérité des choses. L'artiste ne s'explique pas sur ce qu'il donne à voir, non par manque de savoir, mais parce que sa peinture est tendue vers ce qu'on ne saurait voir. A quelle perception inédite du réel nous ouvre cette œuvre ? Cette Sainte Victoire noire cite la montagne de Cézanne, mais le noir ou le blanc(1) cite d'abord la tension vers le lieu du non-savoir, d'un effondrement dans le noir ou le blanc, soif de capter l'invisible d'où nous parvient le "fait pictural".

Le noir
Une frontière entre deux degrés de noir ou de blanc pour discerner, indiquer d'un geste sûr la référence au rocher provençal. Ici, du noir comme nettoyé, et au dessous un noir granuleux, strié, sculpté. Aucune ombre hormis celle que fait sur la surface l'épaisseur des couches.
Le noir ou le blanc ne pointent pas vers la couleur, ne veulent rien libérer d'un chromatisme refoulé comme parfois dans un Soulages. Radicalité du noir et du blanc. Lieux d'un effondrement toujours possible dans l'origine, le chaos, où l’on ne distinguerait plus rien d’autre, où le noir serait noir, le blanc blanc, où l'on serait aveugle. Lieux d’effondrement mais aussi lieux de la rencontre des forces ; des figures y prennent forme depuis des parties hétérogènes soumises à un rapport, à un travail de transformation dont le résultat produit cette force non-visible, innommable.

Support et lumière
Au bord d'un aveuglement, ce n'est ni le noir ni le blanc qui importe mais la lumière. Lumière du support neutre de la feuille de papier qui indique la transparence de cette gravure, sa légèreté, son effacement comme celui de toute entreprise humaine. Le support indique la nature du fond comme sortie, évitement de la transcendance. A l'inverse du Caravage, ce qui illumine la gravure ou le tableau, ce sont des "espacements", des "inter-signes"qui font passer la lumière du côté du neutre et abolissent le sujet. Lieu de résistance à la figuration et d'abandon à la force captivante de l'objet. On croit voir un arbre qui n'est pas sur la toile. Pas de figuration, pas d'ombre. Les seules ombres sont celles du relief de la peinture dans sa matière. Un trompe l'œil qui ne compte pas avec l'ombre, qui ne calcule pas.
L'effondrement saisi comme chance, comme kaïros, comme opportunité de création, semble au cœur du geste de l’artiste. C'’est de lui que sort quelque chose, avec le risque de basculer dans la figuration, ou dans rien. Sans cet instant d'équilibre tout serait gâché. Plus rien ne coulerait, ne fuirait sur le support, sans ces trouées inespérées qui sortent de l'aveuglement et des mélanges. "Il ne s'agit pas, au travers des nuits noires ou blanches, de rendre le visible, il s’agit de rendre visible", (2) au-delà du prévisible.
La peinture, l'estampe reviendraient à supprimer, à mettre à l'épreuve le mauvais infini du support vierge, pour lequel tout se vaut, "nuit des idées-vaches-grises". Sur le support, avant de commencer à travailler, il y a cette rumination infinie. Mais en passant à l'acte, l'artiste –c'est saisissant dans les gravures- par une sorte d'épuration, transforme le support en surface réverbérante. En commençant, il donne à la lumière une dimension intérieure à son geste, il vide le support de ce qui l'habite malgré lui, d'une population d'images, de simulacres qui circulent aussi dans nos esprits. A distance de la gravure de l'occident comme de ses inspirateurs de l'orient, Maurice Maillard parvient, dans un parti pris d'immanence pure, à échapper aux clichés qui viennent du dehors ou de lui-même et qui risquent toujours de s'imposer. Clichés au figuré comme au propre, puisqu’il travaille aussi à partir des clichés photographiques qu'il réalise tout en préparant ses épures. Mais tous les grands artistes n'ont-ils pas connu cette lutte ?

Au-delà de l'apparence
Exhalaison sans fin d'un sens diffus inscrit dans le support, on contemple la gravure ou la peinture mais on ne peut la fixer précisément du regard, présentation au-delà de l'apparence, "tombeau peut-être de l'horizon". Formes closes sur elles-mêmes, entourées de silence, elles ont fugitivement l'autorité d'une évocation définitive. Il faudra un effort pour troubler cette perfection de l'allusion, pour en faire rejaillir une interrogation. Peindre l'au-delà de l'apparence.
Signes disparates, hétérogènes, comme laissés à leur être, tels quels, momentanément arrêtés dans un devenir autre. Coulées, arêtes, balayages, effectués parfois d'un geste sûr, parfois éloignés de ce qui serait le fruit d'un travail concentré et attentif, germination involontaire des formes, chance... Ces oeuvres ne nous imposent pas une dynamique de la figuration, comme si les formes se gardaient de se commettre avec le monde, de frayer en vérité avec le réel. Vestiges fugitifs d'une inspiration qui les anime de plus loin et dont elles gardent le secret et la responsabilité. Traces qui renoncent à l'obscurité pour un moment. Appréhension sans angoisse du vide inhérent aux choses. Cet horizon impossible, crypté, nous invite à une méditation, à un cheminement dont le terme ne sera pas un signe. Ce lointain n'a pas de propension à la représentation, ne rappelle pas l'absent ; il rend sensible un vertige. L'au-delà de l'apparence n'est pas symbolique.

Le centre de l'ordinaire.
Un lac noir ou blanc. La surface d'un cratère. Une matrice onirique, une origine. Origine de rien, chaos, surface, aplat, béance. Un vide obscur. Lieu d'effondrement possible, mais sans fond, noir ou blanc comme en suspension, gouffre aveugle, origine en attente de l'événement. Dans cette nuit illimitée, la lumière travaille déjà. On pourrait croire Maurice Maillard se débattant avec le noir ou l'épaisseur du blanc, mais il faut l'imaginer à l'aise dans ce milieu aveugle, dans ces déserts. Ce qui travaille obstinément l’artiste, c’est la lumière, non pas celle qui nous parvient de ses ciels ; dans ses gravures, son ciel est parfois plus épais encore que la figure. Ce qu’il retient et qui le retient, c'est la lumière qui vient du support, qui informe la masse, la soulève, la découpe, lui impose un rapport nouveau, crée de l'inattendu dans la consistance du noir ou du blanc et délimite un solide, un dessin. La lumière radiante surgit du support, aveuglante : dans son être, simple feuille blanche, neutre, fascinante. La lumière naturelle ou celle des spots travaille la masse, joue avec les surfaces.
Dans les "Vanités", malgré nous, des spectres noirs germent de cette lumière, ils abolissent l'horizon, ils habitent de force le désert. Dans le "Fleuve noir", la ténébreuse indistinction du chaos s'érotise, sa surface devient coruscante, trouble et troublée, "extra-ordinaire". Soudain le noir est hors de lui, il n’est plus lui-même, n’est plus présent à sa noirceur, il devient contraire à son essence... Peut-être, est-il enfin sans essence ?

La figure(3)
A l'image de rien, le blanc ou le noir enferment la possible volonté de percevoir qu'installe le travail de l'artiste. Le plan ouvert de ce travail de déchirure, de déchiquetage, de creusement, de fripure, de nettoyage, de balayage, de brossage se rassemble dans des éclaircies, des trouées. Il ne présente pas un monde consistant, offert à la contemplation. Il ordonne un peuplement inconsistant maintenu un instant sous un rapport singulier qui reste à nommer. En maintenant l'indécidabilité : "Est-ce un arbre, sont-ce les aiguilles de Bavella, ou la sainte Victoire ?", la figure échappe à l'apparition, au dévoilement glorieux de son essence. On expérimente l'émergence du doute sur le réel et le temps, émergence d'un lieu inhabitable, lieu pourtant hospitalier, intime.
L'émergence d'une figure s'accomplit avec le retrait de la lumière dans la matérialité du support ou son exil dans les spots de la galerie. Mais ce détachement n'est pas une fermeture, une coupure. Au contraire, se déploie une multiplicité de formes et d'événements à la surface ; condensation de moments, chance de sentir l'éphémère des éléments qui pourraient se trouver dans d'autres rapports. La figure qui émerge, le blanc ou le noir peuvent la récupérer dans leur "Centre ordinaire". La figure qui surgit un instant de cette base cherche un nom – souvent l'artiste ajoute un texte – tendu par un secret.
La figure ne se commet pas dans le monde mais, trace de l'ouverture, elle saisit un instant du retrait de l'origine. Le noir ou le blanc à leur tour ne peuvent se détacher de la figure, saignée fatale, trace d'un trajet sans destination. Le noir, le blanc, conservant le secret, font venir la figure dans une lutte contre eux-mêmes qui ne finit pas. Les deux altérités secrètes du noir ou du blanc et de la figure, en dépit de la lumière, sont comme une amitié d'où ne saurait sortir de vérité.
Dans la combinaison de ces unités élémentaires, Maurice Maillard fait entendre le temps en rendant sensible une éruption, une cataracte, un départ. Des forces : écrasement de rochers, soulèvement de plis, frémissement de feuilles, stagnation des eaux. Il semble que la figure soit privée en même temps de toute fixité, de toute immobilité, qu'elle soit saisie un instant avant un déluge.

Aux limites du sensible, l'œuvre de Maurice Maillard expérimente d'une façon complètement originale la question de la sensation en peinture. Elle construit de façon immanente des champs de forces qui dans une sorte de conversion nous tournent vers l'invisible, mais cet au-delà ne pointe pas vers un ciel métaphysique coupé de la sensation.

José FOUQUE

(1) La Sainte Victoire, les aiguilles de Bavella, le centre de l'ordinaire sont proposées en blanc et noir.

(2) Paul Klee

(3) Il y a deux manières dit, Gilles Deleuze, "de dépasser la figuration : ou bien vers les formes abstraites, ou bien vers la figure. Cette voie de la Figure, Cézanne lui donne un nom simple : la sensation."

Bibliographie
Arikha. Peinture et regard. 1991 - Hermann, Editeurs des sciences et des arts.
Gilles Deleuze. La logique de la sensation. 1981 - Editions de la différence.
François Julien. Eloge de la Fadeur. Le livre de poche. 1991 - Editions Philippe Picquier.