Textes

Catalogue de l’exposition Galerie Lambert-Rouland 1992. Texte d’Alain Tapié

 

                    Comme un champ que l’on croit bien connaître et qui parfois vous fuit allègrement dans la justesse, la vision allégorique qui vous habite manifeste régulièrement son désir d’être lue. Il faut peu pour sentir sa présence, signification cachée et construction perceptible. Sur la surface devenue sensible de la peinture surgissent  avec bonheur, des embryons de métaphores qui symbolisent tous les effets possibles de la pensée et confèrent à tous les souffles de transcendance l’aspect d’une évidence naturelle. Ainsi, comme avant, comme souvent, finalement comme toujours, la peinture de Maurice Maillard faite humblement d’images de mondes est conduite par le travail, le désir du texte.

                     Une maxime, une idée en quête d’incarnation saisie dans les voiles de la peinture formule un état alchimique qui constitue, en forme de manifeste, une expérience de la durée. Toujours image et texte dénoncent leur inimitié à moins que la vision allégorique n’engage leur fusion en troublant leur identité.
                     Pour qui veut écrire dans l’espace, y a-t-il mieux à faire qu’un calligramme ? Peut-on échapper aux fulgurances molles de Cy Twombly ?
                     Même le peintre, qui rencontre la plastique de ses mots, doit affronter l’effacement du palimpseste ; réussir la peinture allégorique c’est en somme découvrir puis respecter la densité plastique des ingrédients.
                     Les tableaux de Maurice Maillard vont aujourd’hui droit au fait. L ‘espace de la pensée, jusqu’à la maxime, s’ordonne sur le triptyque, le diptyque, la table. L’effet de loi est là avant même que n’apparaisse l’incertain phylactère : l’iconotexte qui régit non pas les sens et la percussion du message mais l’inscription de son espace sensible. Le résultat est immédiat, notre regard interroge l’énigme dans le miroir du sphinx qui parfois confirme notre demande. Les allégories habitées par le sentiment de Vanités nous avaient accoutumés depuis David de Heem jusqu’à Jannis Kounellis aux compositions d’objets, au maniement ludique et bien ordonné de rébus. Les ingrédients de cette alchimie dérisoire s’y offraient dans l’image immédiate de rebut.
                     Les Vanités de Maurice Maillard découvrent quelque chose d’inespéré, tant attendu : un rébus d’espace, sans objet, sans limite, sans dessin et pourtant solide, une géométrie de plein champ sur laquelle plane la sensation physique du livre fermé, recel lumineux d’une sagesse attentive au regard d’autrui.
                     Notre contemplation prend alors appui sur les cadres, mes marges, les signes scripturaires, les fonds, les oppositions et les transparences. La matière de la peinture s’est dégagée de toute préciosité des faits pour ne conserver que le rituel des opérations symboliques. Aujourd’hui Maurice Maillard projette sur ces supports de méditation les fragments d’une pensée métaphysique. La pratique de la peinture ad-libitum s’accomplit dans la réalisation de tableaux, ainsi des parcelles de divin prennent corps. La peau de la peinture s’ouvre sur la chair et l’œuvre est enfin habitée par le sujet. Libre de toute altération narrative elle conjugue la pureté conceptuelle avec la sensualité d’une texture naturaliste. La matière vibre silencieusement sans l’aide des évolutions libertaires du pinceau. Les opérations de gravure ne se vivent
 Pas ici comme une morale de l’application. Lorsque vient la couleur qui détourne le geste de l’enlumineur vers l’exigence d’une blessure révélée, l’acte de peindre touche à la mortification et à la macération : peintre est l’anagramme de repenti. 
                     Parfois une figure de commandeur, de peintre-graveur, passe le filtre de l’image virtuelle. Le visage qui est là n’est pas propre mais figuré, surgi de la boue et de la mémoire, il est le miroir du peintre bien sûr, mais plus encore, ce regard d’autrui passé au travers du tableau. Derrière le voile et par délégation, le regardeur s’exerce au rayonnement narcissique ; il jouit de son éblouissement dans la quête allégorique de l’harmonie, tandis que le visible se recouvre derrière le passage de l’instant de vérité.
                     Aux vains amoncellements d’objets, Maurice Maillard préfère le vertige des pans de vide. Dans la lumière diaphane l’improbable apparition de la figure trace le chemin de l’ «avèn », le souffle de la vanité.
                     Classique comme une pensée du tout et de l’unité, baroque comme une physique du fluide et de l’indifférence, le peinture de Maurice Maillard s’offre comme une géométrie de l’espérance.
   
                                                                 

Alain Tapié                                                                          
Conservateur du Musée des Beaux-Arts de Caen.                 
Caen juillet 1992